MAURO CORRADINI - Introduction figurant au catalogue pour l’exposition de De Lucia à la Galleria Ferrari de Suzzara, le 7 mars 1970.


De Lucia n’est arrivé ni très tôt ni à la suite du hasard à la sculpture. J’ajouterai même qu’il y est arrivé après un pénible chemin intérieur et après une phase d’inaction ( une crise de ‘croissance’ dirais-je, si le mot ne sentait trop sa politique) et sa biographie en est le témoignage.
Les raisons de ce ‘tourment’ sont , évidemment multiples. D’abord il me paraît juste de signaler l’ambiance artistique qui enveloppa la jeunesse du premier après-guerre, se présentant au monde de l’art. Elle était, pour ainsi dire come conditionnée par l’effervescent du néoréalisme d’après-guerre ; presque aussitôt ( nous sommes dans les années cinquante) d’une manière plus polémique qu’artistique, à ce mouvement s’opposa l’abstractisme. Et vis-à-vis à ses tendances si opposées et pourtant si pleines de séduction et d’attirance, plusieurs se ‘brisèrent’ au-dedans et furent ballotter d’une grave crise : parmi ceux-ci l’on doit compter De Lucia, mais bien évidemment il va de soi que pour un bon nombre ce contraste fut un aiguillon pour de nouvelles recherches et pour de personnelles conquêtes.
De Lucia se trouva dans le cœur de cette intime dissension qui frappe les jeunes sortant de l’école : un désaccord entre une culture officielle, académique, riche souvent en attraits, et la culture plus vivante, plus humaine du monde de chaque jour. Ce contraste entre la réalité et la rhétorique, ou pour mieux dire entre la culture et la mauvaise rhétorique, harcèle plus ou moins tous les Artistes, ou simplement tous ceux qui veulent ‘dire’ quelque chose. De Lucia sentit sur soi ( un sentiment de croissance, avons-nous dit auparavant, de maturité, qui n’est pas une passive impossibilité de s’exprimer, mais au contraire, étude, recherche de soi), sentit sur soi, disais-je, pendant plusieurs années cette impossibilité de ‘parler’ en se servant de l’outillage académique, à cause du contraste entre l’outil de l’expression qui lui était échu come un héritage et les nouveaux contenus qui se débattaient en lui et qui ne s’adaptaient point à ce langage ou, pour mieux dire, en face desquels le langage avait perdu sa capacité d’expression.
Car tel est le problème qui harcèle un bon nombre dans le monde de l’art : est-il possible de ‘rompre’ avec l’écriture bourgeoise qui conditionne notre langage à travers une nouvelle forme d’expression, ou encore, est-il possible, à travers la forme et les données bourgeoises de créer un monde non-bourgeois? De Lucia, du moins c’est ce que je crois, a résolu le problème ‘gordien’ de la seconde manière ; puisque un langage ne saurait exister sans être à la fois formalisé, il œuvre et il a œuvré ainsi qu’ il l’ avait déjà fait pour opérer entre le réel et la rhétorique. Le langage est non seulement une donnée figée, mais ainsi qu’il arrive dans l’art, c’est son utilisation qui le résout et le conditionne. S’employant à la récuperation d’une réalité humaine en tant que telle, en tant que le propre de l’homme, ( nous verrons plus bas comment) il a évité de se cristalliser dans des formules dépourvues de signification tout en évitant de se disperser dans une expérimentation, très souvent, gratuite et sans autre but que soi-même. Ce qui, du reste, est l’opération la plus logique.
Voilà aussi pourquoi De Lucia admire le Quinzième siècle, soit la première manifestation de l’art moderne à l’intérieur de contenus figés de l’art du Moyen-Age. Et dans l’opposition engagement-désengagement ( pôles qui très souvent se fondent, quand l’engagement humain ne se réalise pas d’une manière moderne sur la toile ou dans le bronze en répétant des omélies rebattues et inutiles; ou quand l’engagement pictural s’émiette dans l’évasion du réel à la recherche de paradis oniriques ou inexistants, ou encore quand l’engagement se confond avec la modernité artistique, raison pour laquelle nous pouvons déchoir jusqu’à la bande dessinée d’ordre sociologique. De Lucia place au ‘fondement’ de son discours l’homme dans l’acte de sa ‘prise de conscience’.
Face aux maux qui harcèlent notre société, de l’apathie au bien-être comme unique idéal ( ici nous faudrait-il parler de la réification de l’ œuvre d’art : un sujet auquel De Lucia a toujours consacré une attention poussée dans ses contributions critiques), de la morbidité à l’absence totale de morale qui littéralement brûlent notre vie quotidienne. De Lucia accomplit son opération totale non pas uniquement dans l’acte de la dénonciation, mais précisément à cause des freins sur l’engagement artistique, dont j’ai auparavant parlé, dans l’acte de ‘la prise de conscience’, qui est plus enveloppante dans ce sens qu’elle comprend en soi la possibilité négative de la dénonciation, mais aussi la possibilité positive de l’homme tout entier.
Il m’importe de souligner une autre donnée : c’est la présence de la culture littéraire chez De Lucia: une culture qui agit comme stimulus, comme confrontation, non pas comme illustration, et encore comme sens nostalgique vers une connaissance et vers un mode d’expression auxquels il a toujours aspiré en tant qu’ homme et Artiste.
La présente exposition réunit des sculptures et des œuvres graphiques de l’Artiste de Brescia. Les bronzetti ( ou ‘petits bronzes’) ‘inédits’ de cette exposition éclairent immédiatement l’essence de cette présentation.
Les ‘fétiches’ (dans leur valeur plus littérale), nos contemporains, exarcerbés et démythifiés par la valeur plastique de l’ œuvre sont le sexe, le culte pour les vedettes de notre civilisation dans leur aspect le plus essentiel et, dirais-je, le plus banal : si tout cela ne surgissait du fond même d’une opération artistique ayant la valeur d’une donnée poétique et placée dans la volonté de reprendre notre humanité !
Pareille considération peut se faire au sujet du grand bronze Demon-Archia : en ce point la donnée littéraire, dans le sens mentionnée plus haut, se fait prétexte représentatif d’un aspect inarticulé de la brutalité de notre vie commune ; là aussi le mythe de notre temps ( de la guerre comme ‘mal nécessaire’, par exemple, ou de la faim comme mal incurable en raison de difficultés géographiques... ) est désacralisé et représenté dans son aspect de mort, de rapacité, de volonté de violence ( ces côtes qui ont l’aspect de griffes ou ces cheveux tuméfiés qui ont l’air de casques... pendant que la sculpture se répète dans l’acier en créant une continuitè de l’image réfléchie et répétée).
Également les gravures dans lesquelles est lisible la valeur ‘plastique’ du sculpteur répètent la même opération démythifiante. Nous voulons ici mettre en vedette le signe graphique ( l’intime amitié avec le peintre Giuseppe Guareschi n’est pas ici sans écho, ni aussi l’identique creusot d’études, sous Disertori) travaillé dans le goût moderne du ‘liberty’ ; nous pouvons retrouver sans difficulté aucune la forte critique envers ‘un dehors’ régulier, rangé, enflé de respectabilité et ‘un dedans’ souffrant et creusé par les maux qui nous affligent et qui, encore, sont la sexualité, un certain fanatisme pour les vedettes, la publicité et les pires instincts travaillant au niveau pour ainsi dire de la consommation de tout bien nous poussent à acheter un fusil ou un revolver pour notre enfant, ce qui entraîne les mots, le mot paix surtourt, vers le vide, tout en demeurant une occasion pour un ‘bavardage’, pour un propos tissus de mots, interminable prosopopée sans fruit, déjà coupé à la racine des égoïsmes dont sous sommes, plus ou moins sciemment, imbus.

 

GUIDO STELLA - Voyage parmi les artistes ‘bresciani’ : Joseph De Lucia. ‘La voce del Popolo . Brescia, le 30 mars 1973.


Joseph De Lucia habite Brescia depuis 1959. Mais, en tant qu’artiste, il n’est pas aussi connu que ses contemporains. Il a fait peu d’exposotions et sa participation à la vie culturelle de la ville bien qu’attentive est encore discrète. Ces derniers mois il a ouvert une grande exposition à Paris ( le peintre a vécu dix ans de son enfance et de sa jeunesse en France, qui est en un certain sens sa seconde patrie), sans en avoir fait affichage sur les murs de la ville.
Son curruculum compte parmi les plus cossus et les plus cohérents. Académie de Brera, ayant pour guide Aldo Carpi et comme voisins des peintres aujourd’hui célèbres, tels que Romagnoni, Guerreschi. Ensuite De Lucia a quitté la peinture pour la sculture, qui est actuellement, en même temps que l’enseignement de ‘l’Education artistique’, - son occupation principale-, dans lequel il verse un engagement méthodique et professionnel.
Mais si la peinture, chez lui s’est partiellement effacée, De Lucia nourrit avec passion un virus qui ces dernières années a touché plusieurs artistes. Dans la graphique, qui pour lui est une manière de journal secret , s’expriment les aspects les plus sensibles, les plus intimes de l’homme et de l’artiste. La récente exposition collective à l’ABB a mis en contact avec le public ses dernières oeuvres et nous a consenti de le connaître sur le chemin parcouru depuis l’exposition, désormais bien lointaine, faite au Minotaure, doublée d’une d’une conversation entre l’artiste et un groupe d’amis et de critiques professionnels.
Quelles sont les qualités, les traits caractéristiques de l’art de De Lucia ? Il nous semble que la première note qui apparaît dans la sculpture et dans les gravures de cet artiste d’origine napolitaine est le sens de la forme, de la ligne, de la forme fermée et brisée, le très fort sentiment des valeurs plastiques. Si De Lucia s’abandonnait à cette sensibilité formelle peut-être nous donnerait-il des oeuvres d’une modelage classique exquis. Que l’on songe à d’autres sculpteurs de son terroir, à Messina, à Greco, à Cappello, au sentiment méditerranéen et grec qu’ils ont de la figure humaine, de l’harmonie des formes, de la beauté du visage et corps humain.
Mais chez De Lucia il y a un autre élément, une composante qui entre dans chacune de ses oeuvres et qui nous fait connaître un fonds constant de l’intelligence et la psychologie de l’artiste. C’est le besoin d’intervenir par son travail dans la situation spirituelle des hommes d’aujourd’hui, de commenter, en tant qu’artiste les problèmes et les tragédies de son époque. Qu’il s’agisse du mythe des vedettes, ou de la ‘négritude’, de la violence ou de l’oppression cachée ou éclatante, le sculpteur se hausse jusqu’au niveau du jugement et de la dénonciation. Rien de neuf. Rien aujourd’hui de plus général et connu, dira-t-on : c’est vrai, mais il nous faut ajouter que cet artiste, à la claire et pénétrante intelligence et au besoin aigu de communiquer, de dialoguer, de prendere position, a été l’un des premiers de sa promotion à concevoir l’art comme une intervention morale, ‘politique’, à en faire l’instrument d’un échange culturel qui engage et entraîne l’artiste et l’interlocuteur sur des problèmes qui nous assiègent et ne nous donnent pas de repos. On doit ajouter – c’est la chose marquante – qu’il a fait ça, en tant qu’artiste, sans faire recours à des moyens artificiels, sans agir sur son oeuvre au moyen d’éléments étrangers : son oeuvre se donne pour ce qu’elle est et peut valoir sur le plan de la figuration artistique.
Justement, la confrontation avec la ‘graphique’, avec les gravures de De Lucia, à partir des premièrs délicats ouvrages d’un goût intimiste et réaliste de fantaisie et de technique, nous montre comment l’homme aux intérêts civils a laissé tout l’espace nécessaire à l’artiste, sachant que les domaines ne doivent pas être séparés mais pas non plus mêlés d’un manière indue.
Chez quelqu’un une nostagie pourrait-elle naître de ce que De Lucia pouvait être sans cette intervention continue d’un besoin civil et moral, de cette beauté de nature parfaitement belle qu’il aurait pu donner. Mais De Lucia, ayant choisi un art engagé, ‘sale’, se veut ainsi : pas un épigone du néoclassicisme, mais un sculpteur qui rompt sans arrêt la forme non seulement pour la savourer, mais aussi pour l’accepter ou la refuser pour ce qu’elle suppose dans le domaine des idées - et non pas seulement dans celui de son aspect esthétique.

 

ATTILIO MAZZA - Joseph De Lucia – Sculpteur et artiste graphique. Le Firme. Brescia. Juillet 1976.


Chacun porte dans son coeur ses propries fétiches : l’argent, le sexe, le succès, certains mythes. Ce sont des idoles qui dénaturent la vie, qui rendent l’homme vide, qui obnubilent sa raison. Sur ce sujet De Lucia a longuement réfléchi, pour nous aussi bien que pour tous. De cette méditatio il en a obtenu des sculptures provocantes qui ne sauraient nous laisser indifférents et qui révèlent tout le talent de leur auteur.
De Lucia n’est certainement pas un homme facile. Il n’est d’abord pas facile pour soi-même. Dans ce sens qu’il veut quitter l’enveloppe pour parvenir à la substance, ce qui pour Aristote est le sujet du devenir, un sujet concret qui agit et qui pâtit. Il veut parvenir au fond des choses, saisir les rouages du Tout pour trouver un nouvel espace créatif. Toujours au sens aristotélicien des termes, il perçoit ce qui est accident, comme démonstration de la substance; nous-mêmes nous sommes des accidents, et tout ce qui nous environne. Ce n’est pas la peine de continuer, nous finirions par écrire sur la philosophie de
De Lucia et de lui en tant que philosophe, alors qu’il est un artiste et plus précisément un sculpteur. Mais l’allusion à ce problème est cependant indispensable. Autrement il serait incompréhensible dans le sens d’une présence, certainement parmi les plus stimulantes, parce qu’il réunit la rationnalité et la poésie.
Son père eût voulu en faire un commerçant. Il en est sortit un artiste. Inutile son curriculum de comptable, vers le quel – sur sa vingtième année – son pére l’avait acheminé ; le cours d’études terminé il a ‘contesté’, il a donné un coup de pied à tout ( la plus grande partie des études ayant été faite en France où sa famille avait vécu durant le fascisme) et s’est inscrit à Brera : où il lui a été loisible de seconder son penchant pour l’art - qui lui rendait insupportable tout cours de comptable. Sous la main de Aldo Carpi il s’est épris de notre Quinzième siècle, soit une leçon fondamentale, base de tout son chemin artistique. D’autres amours ont suivi pour la Caravage, pour Courbet, peintres ‘sociaux’, témoins et interprètes de leur époque ; et puis d’atres, comme pour Picasso...Une recherche spirituelle, éclairée par des phares de certitude, par des grands qui l’avaient devancé.
Après l’Accademia ( avec diplôme en 1953) le tourbillon de la vie : l’enseignement, le travail, la participation à des expositions, son mariage et la naissance de: Maurice, Paul et Jean. En 1958 il s’établit à Brescia et enseigne à l’Ecole U. Foscolo, qui est son poste définitif. Dans le tourbillon de la vie, celui de la recherche d’une identité politico-expressive, aboutissant à l’Expressionnisme abstrait (exposition en 1962 à l’AAB). ‘A partir de ce moment la peinture cessa d’être mon principal moyen expressif. La crise dura trois ans. En 1965 je songeai à la sculpture: j’utilisai d’abord des matériaux hétérogènes, ensuite le bronze’.
La sculpture pourrait sembler une fulguration, au contraire ce fut un but naturel. Même dans la peinture De Lucia a toujours été un sculpteur. Ses études à l’Académie sur la peinture eurent une clef à trois dimensions: la découverte des lignes, puis celle des géométries, et enfin celle des volumes. Pour ne pas parler de sa dernière étape, l’Expressionnisme Abstrait, dû, ce sont ses propres mots, au besoin de s’exprimer ‘à travers une épaisseur qui ne serait pas exclusiment matérielle’. D’autre part ses oeuvres picturales, et encore aujourd’hui celles ayant trait à l’art graphique, qui ont la fonction ‘d’un éclaircissement et d’une vérification des étapes de la connaissance artistique, en plus d’un approfondissement rigoureux et autonome’, les oeuvres picturales, donc, sont davantage appuyée sur la recherche des volumes, des espaces, que sur la lumière ou sur la couleur.
De Lucia 1965-1975, dix années de sculptures. Le début a été la recherche des matériaux, en voulant faire de la sculpture avec des matériaux divers, rendre une émotion moyennant des objets divers. Une manière de néo-dada, un assemblage ( assiemaggio’; exposition au Minotaure, en 1967). Puis la maturation, la conscience acquise de l’importance artisanale du labeur du sculpteur; la considération des matériaux non labiles, destinés à durer dans le temps; le rapprochement d’une figuration expressionniste et dramatique. Son ultime recherche a mis le cap sur le moment le plus intime, presque une récupération des sentiments (maternité), une émotion, avec des figures comme sortant des plans des surface d’une eau solidifiée, une façon de mettre en vedette la partie en regard du tout.
La quête de points d’arrivée n’est pas tout. L’oeuvre de De Lucia cache un secret qui échappe à tout classement : peut-être est-ce le moment le plus spontané, le besoin que ressent l’artiste de transformer dans des formes certains instants de sa vie en dehors et au-dessus de toute réflexion. Ces oeuvres donne une dimension ‘diverse’ de l’artiste, plus ‘naturelle’ peut-être. Et voilà La Femme au balcon – haute synthèse expressive, ou bien La rencontre du pape Paul avec Aténagore (‘j’ai voulu essayé aussi de la sculpture monumentale célébrative’) . Et encore l’hommage à Salvatore Quasimodo ou encore celui à l’ami Joseph Guerreschi. Des moments de vérité dans lesquels on dirait que sa nature se libère, réussit à rompre la barrière rationnelle et problématique de l’homme pour donner la vie à des oeuvres depuis lontemps emprisonnées dans son coeur. C’est dans ces sculptures, plus que dans les autres, que se dégage sa valeur créative.
Un autre aspect de son travail , c’est celui de l’art graphique, qui lui tient tout particulièrement à coeur. Un moment, ainsi qu’il a été dit, de vérification, et également de libération : ‘je réussis à exprimer, dans la gravure, ce que je ne peux par la sculpture’. ‘Une soupape de sureté’, finalement. Car la sculpture ne consent pas la rapidité, ne consent pas de traduire de façon directe, une intuition. Le passage à travers la matière décante les émotions et les sentiments.
L’artiste et la socété. Comment en dire les contenus ? Mais laissons la parole à De Lucia. ‘Les phases initiales dépassées, voilà les contenus, les convictions propres de l’homme soit la critique sociale. La critique a pour but l’homme en entier, à la Marcuse. Mais il y a toujours une nuance de doute’. Et aussi : ‘L’artiste ne saurait opérer dans l’abstraction, il doit être engagé dans la société, être le protagoniste de son époque’. Et l’art, de nos jours, quel sens a-t-il ? ‘L’importance de toute recherche. Sans recherche point de progrès. La croissance fait partie de l’existence mêne de l’homme. Nous nous devons de couronner la recherche’.
Ces propos sont complexes, la nature de l’homme ne l’est pas moins. En nous et autour de nous les brumes ne font pas défaut. C’est l’éternel dualisme entre ce qui est absolu et ce qui est relatif, entre l’être et le non-être. Ce qui compte c’est la conscience, que nous avons, de l’enveloppe, contraignante, que nous portons sur nous. C’est bien cette conscience qui est le creusot de la créativité chez De Lucia, entre la raison et le sentiment, entre le drame et la poésie.

 

JOSEPH ARCAINI - INTRODUCTION à L’EXPOSITION ANTHOLOGIQUE DE MONSIEUR JOSEPH DE LUCIA, SCULPTEUR. ( ROCCA SFORZESCA à Soncino (Cr), du 18 au 31 mars 1984.


Des propos, ayant pour sujet une oeuvre d’art, voulant être autant que possible objectifs, devraient être conduits, au moins idéalement, à plusieurx voix, celle de l’auteur et celle du lecteur. Le premier pourrait, en parlant de son oeuvre, éclairer sous l’aspect subjectif son intention, son langage et sa philosophie de l’art; l’autre pourrait dire ce qu’il y a vu et retenu. Sans vouloir développer des définitions pouvant être reconduites à une quelconque école ou mouvement artistique il est loisible de penser qu’une oeuvre ne porte pas une signification que pour celui qui l’a conçue et finalement , pour ainsi dire, enfantée, mais également pour celui qui la voit ou qui la lit; d’un tel fait sont un témoignage, renouvelé chaque jour, l’étude et la fréquentation des musés, des monuments architectonique et sculpturaux. Une peinture, une sculpture ou un livre se situent à une sorte de carrefour; ils sont presque le lieu physique d’une rencontre où convergent les forces fondamentales qui oeuvrent en chacun de nous, c’est-à-dire la pensée de l’artiste dans l’instant où il réalise un projet à lui concernant l’homme et les forces et les idées venant du dehors.
Le premier aspect, individuel, définit l’artiste, pour ainsi dire sa nature, son mode d’être et d’établir des relations avec les autres hommes et leurs oeuvres. Dans le deuxième aspect
‘confluent’ les instances, les idées, les faits... qui du dehors stimulent l’artiste et l’amène à s’exprimer par des oeuvres d’art variées. Au moment d’opérer aussi bien qu’au moment de s’adresser au public ces deux présences – l’artiste et les autres- sont concevables: chacun a un sens et une valeur précise et marquée. Le virage dans une direction quelconque et les influences réciproques donnent une justification à l’artiste et un sens à ses oeuvres.
C’est dans ce siège théorique que De Lucia donne une justification à sa dénonciatiation, conduite moyennant son oeuvre, des aspects sociaux qui terrassent les hommes, soit en les laissant en proie à leurs instincts, soit en les abandonnant au pouvoir et à l’arbitre d’autres hommes. La personnalité de l’artiste se manifeste dans sa façon de sentir et de produire, en réagissant en toute liberté, des oeuvres qui sont comme le ‘clivage’ entre soi et autrui. Le propre de l’art n’est ni cet aspect, isolé des autres, ni le second, aucun des deux ne se manifestant comme physiquement séparé; mais une synthèse ou une manière d’être et de proposer en une diverse unité les thèmes constituant l’unité de l’homme. C’est cette vision profondément humaine qui doit être comprise dans sa valeur idéale, sans ambiguïté ni excès tendancieux, d’une manière correctement ingénue. La solidarité humaine est l’aspect évident de la façon de concevoir le rapport de soi aux autres et de se placer en face des grands thèmes, présents dans la vie et dans l’histoire, et développés par De Lucia dans son ouevre. Les voilà : Éros, l’amour, Thanatos, la mort, ‘Mitogonia’ (la Mithogonie), la destruction des mythes; si nous effaçons ceux-ci - mais spécialement les premiers – que reste-t-il de l’homme sinon une silhouette vide; de cet homme privé de l’autre qui est en nous, en quelque manière ? Comme si l’artiste disait :’Si tu veux je peux parler de cette manière pour moi et pour toi; ensuite tu devras parler aussi’. C’est une sorte d’appel d’indubitable valeur spirituelle ou morale que l’artiste adresse à son lecteur et qu’il entraîne dans son propos. Le lecteur a trouvé ‘sa voix’; il peut, s’il veut, et à son tour, devenir aussi l’auteur d’un message.
Comme chacun de nous, De Lucia a été, dans des circonstances et des moments divers, affecté par les grands faits sociaux et culturels et les a vécus dramatiquement; tels, par exemple, le discours de ‘La Guerre et la paix’, de ‘La Soumission’, du ‘Pouvoir’, de ‘la Ceinutre de chasteté’ ou de ‘la Femme en cage’ moyennant lequel - ce dernier exemple – il présente la femme abaissée à l’état d’un objet ou d’un animal captif et abruti, que des hommes, d’autres hommes finalement, ont menée à une semblable situation ( mais elle-même, ajourd’hui n’est-elle pas, du moins en partie, consentante ?) ; ces hommes trouvant dans ce changement un gain. La victime et l’auteur de la violence sont devant nous; la première sous l’aspect d’un étrange animal, le second réduit à l’inertie du métal de la cage. Mais ce serait une grave erreur que de regarder ces oeuvres uniquement pour leur signification, très haute, nul n’en saurait douter, sociale et humaine qu’elles portent en soi; et pour deux motifs. Le premier est encore du même ordre : ces oeuvres n’épuisent pas leur fonction dans l’aspect de la dénonciation - une manière de moment négatif - mais nous proposent, par l’implication du contenu, un côté positif, constructif : elles portent en elles une résolution au problème, bien que principalement par les moyens de l’art ; une fois enlevée la cage ( des préjugés, de la ‘mainmise’ de l’homme sur l’homme, ou la femme etc.) celui qui est dedans rencontrera la liberté, pas entière ni nécessairement vraie, mais pourtant une liberté. Et le symbole présente cette difficulté –qui est aussi un aspect poétique de l’emploi de la matière en tant qu’objet d’art considéré et goûté en soi-même et de la matière en tant qu’aspect extérieur d’une idée.
Le deuxième motif est plus important : il justifie l’action de l’artiste, il est la réalisation de la beauté, de la signification de la beauté : si l’oeuvre d’art était laide, elle n’aurait ni un sens ni aucune valeur. Pourtant par rapport à cet important aspect nous dirons seulement que ‘beau’ ne signifie ni joli ni facile à lire, mais bien au contraire intime relation entre le formes obtenues et le thème qui va en se développant ou l’idée conçue. Avec le bas-relief ‘Necroforum’ l’artiste jette un regard chargé d’angoisse sur la manière de légiférer ( disons : sur la manière de planter des jalons réglant nos actions !) et la représentation s’unit, par un lien intime et durable, à l’expression de la scène, terrifiante dans sa raréfaction.
Le mot symbolisme se présente spontanément à l’esprit à cause de la présence dans ce relief d’un appel intense à la réalité spirituelle qui y est évoquée. Ce que nous voyons peut être suffisant en soi, mais doit en même temps ouvrir une perpective sur les idées et sur les idéaux dans lesquels l’artiste qui crée puise, et dans lesquels aussi puise le lecteur qui regarde et lit les oeuvres qui sont en face de lui ; ni l’un ni l’autre, finalement, ne doivent être seuls : ces oeuvres sont une réponse de nature artistique et esthétique à ce qui se passe autour de nous, mais sont aussi à la fois des ogjets autonomes ayant en soi leur justification artistique. Voyons ‘La Baigneuse à genoux’, qui est, à mon avis, le sommet, la plus haute perfection formelle réalisée. Mais, pas plus que dans les autres d’ailleurs, dans cette statue en bronze il ne nous est pas consenti de penser à de simples formes , dépourvues de signification . Ce sont des formes qui développent des contenus concernant les hommes, d’où ils prennent leur point de départ et auquel nécessairement, et aussi dans un sens artistique, ils se reconduisent, avec des solutions d’une parfaite synthèse.
Cette exposition présente et rassemble une anthologie d’oeuvres de sculpture et d’art graphique produites sur une longue période. Pour ce motif il est intéressant et instructif d’observer soit une évolution expressive soit un ‘condensé’ de la réflexion artistique autour de quelques thèmes et des ‘périodes’ qui caractérisent la production de De Lucia . Aussi un tel changement concerne-t-il le mode d’observer le réel et celui de le repenser et de le présenter d’une manière sensible en clef artistique ; ce mode est en rapport, mais non subordonné, avec les temps historiques et culturels externes, de même qu’il est aussi une expression autonome de sa personnalité.
Cette exposition est aussi le témoignage des nombreux intérêts de l’auteur se figeant autour de la sculpture et de l’art graphique et qui dans le passé ont inclus la peinture et qui englobe depuis toujours la poésie.
De Lucia fait ses étudies à l’Accademia de Brera à Milan, dans les premières années de l’après-guerre, durant une époque extraordinairement riche en ferments et en suggestions. Son intention est de fonder son oeuvre sur la base de certaines ‘prémisses’ ; d’abord il déclare que tout en voulant accueillir les courants de pensée en général et artitiques plus spécialement européens et américains et les nouvelles instances des idées sociales et politiques, il ne saurait méconnaître ou écarter les racines culturelles de notre civilisation méditerrannéenne. Les thèmes de cette culture et certains modèles stylistiques se reconnaissent, sciemment repris et reproposés avec une sensibilité contemporaine, dans ‘Pandora’ ; la chaleur et la densité des formes enveloppent pour ainsi dire , le désèchement’ de la stylisation, tel qu’on les observe dans ‘La Gestante’, dans le ‘Nudo sex‘, etc. C’est la chaleur de l’univers de la matière telle qu’elle a été comprise et représentée depuis l’antiquité pour exprimer la beauté et la fècondité.
Le second point revêt un caractère esthétique ; dans la synthèse tradition-actualité, art-critique, artiste-lecteur, présent-passé, etc , un point s’affiche et c’est celui du travail se trouvant en relation avec ce qui traditionnellement se place sous le vocable de l’inspiration. De Lucia aussi bien que son maître Aldo Carpi, parle d’un élément de la forme, complexe, un quelque chose, un ‘quid’ semblable à la partie interne d’un fruit. Il l’identifie avec le style ou plutôt dans une successive union, plus profonde encore, de créativité stylistique, c’est-à-dire d’ impulsion créative et de style ou forme.
On retrouve cet élément bien en lumière et que diverses nuances soulignent parfaitement dans les bas-reliefs (réalisés avec des matériaux multiples) de l’’Homo ‘, de la ‘Femina’ et du splendide portrait inspiré, en bronze, de Quasimodo que De Lucia connut à Milan en 1948 ; dans ce portrait sont rassemblés les trois âges du Prix Nobel ; et encore dans le groupe des oeuvres d’expression ‘abstraite’ des ‘Machines anthropomorphiques’. Doit-on penser que la forme soit son propre but ? ; ce serait évidemment une erreur, du moment que l’artiste ne veut éviter aucun obstacle, de quelque genre soit-il ; au contraire il maintient, par rapport à la réalité humaine, une parfaite disponibilité qui l’induit à voir les choses du passé d’une manière renouvelée, sans préjugés ni interférences. Enfin un travail long et patient le rendent nécessairement étranger à la rhétorique et aux idéologies.
Je ne dirai qu’un mot au sujet d’une donnée importante concernant la forme et que l’artiste lui-même définit come plans de lumière (‘piani luce’). Il s’agit, à proprement parler, dans la phase initiale de la recherche, de précédents picturaux. En utilisant d’une manière convenable ces ‘piani-luce’, l’artiste découpe les espaces d’après des lois mathématico-géométriques et picturales. Ils se retrouvent dans la première phase de l’art graphique avec la partition géométrique du nombre d’or et du rectangle dynamique ; on les trouve également avec les clairs-obscurs chargés de créer non seulement la troisième dimension, mais aussi les plans de profondeur, justement, plus ou moins lumineux, capables de donner un caractère plus ou moins concret aux objets, même eu égard au concept de la ‘visio obtutu’, autant dire de leur connaissance moyennant l’expérience du toucher et non seulement de la vue. Ils ont présents dans la sculpture et ont la fonction de retenir dans une synthèse formelle le contenu, tant dans ‘les machines anthropomorphiques’, que dans celles des périodes précédentes, telles que ‘La Naissance de Vénus’, ‘Le Nu tors’, ‘La Diva’, ecc. Sur le plan artistique elles veulent être l’expression claire et visible du contrôle de la forme sur la force et encore parfois de la violence sur le sentiment. Si l’on veut, on peut les concevoir comme un instrument fait pour maîtriser, par la passion pour la forme, la matière, et pour la soustraire, mais ce n’est pas le cas, à l’improvisation.
Au moment de clôre ces brèves notes au sujet des oeuvres figurant à l’exposition et concernant monsieur De Lucia, en tant qu’artiste j’aimerais ajouter qu’à partir de 1965 De Lucia s’est consacré définitivement à la sculpture. Ce n’est pas une sculpture qui enlève le matériau, mais qui procède par adjonctions successives de crète ou de pâte à modeler, autour d’un noyau ou d’une structure en métal. L’adjonction et le modelage continu portent au produit achevé : la matière se perfectionnant ainsi que la forme qui à son tour a fait l’objet de longues réflexions.
La phase créative est suivie du modelage artisanal, de la détermination de la forme et du modèle en cire, pour passer à la fusion en métal et enfin au finissage.
Telle est la manière de construire ou, comme l’on dit, de créer ; et tel est un aspect de la personnalité de l’artiste ; de cette manière, dirons-nous, symbolique et concret à la fois, il contribue d’une façon positive à répondre aux événements et aux faits dans lesquels nous sommes engagés.
Voilà pourquoi, ainsi qu’il a été dit plus haut, l’artiste et le lecteur se donnent rendez-vous autour de ces oeuvres où voisinnent ou mieux se rencontrent justement l’homme et l’artiste.

 

Critiques qui ont écrit de J. De Lucia:

Giuseppe Arcaini (BS), Andrea Bacci (CR), Paola Bellandi (BS), Gianluigi Be-rardi (BS), Alessia Biasiolo (BS), Enzo Bruno (BS), Nicola Brunori (Chicago), Dino Buzzati (MI), Elvira Cassa-Salvi (BS), Piero Castaldi (BS), Gianni Cavazzini (PR), Gilberto Cavicchioli (BS), F. C. (RM), Jean Chabanon (Parigi), Alberto Chiappani (BS), Gl. Col. (CR), Mauro Corradini (BS), Alfonso Daré (BS), Raffaele De Grada (MI), Mario De Micheli (MI), Floriano De Santi (BS), Vittorio De Simone (BS), Enzo Fabiani (MI), F. (Ferrari) (MN), Fr. (MN), Vasco Frati (BS), Antonio Frova (MI), Guido Giuffrè (BS), Gianfranco Giuliani (VA), Giuseppe Guerreschi (Sanremo), Mario Lepore (MI), Francesco Loda (BS), Enzo Lo Faro (RM), L. L. (BN), Riccardo Lonati (BS), Iginio Lopez (MI), Fausto Lorenzi (BS), Mario Lunetta (RM), Vittoria Magno (TV), Giuseppe Mangano (Chicago), Bruno Marini (BS), Giacomo Massenza (BS), Attilio Mazza (BS), Giannetto Mirko (BS), Salvatore Moffa (BN), Hermanance Molina (Pari-gi), Luciano Mondini (BS), D. Secondo Moretti (BS), Alberto Morucci (BS), Giuseppe Nasillo (TO), Piera Parietti (MI), Franco Passoni (MI), Renato Prandi (TV), Guglielmo Poloni (BS), Nello Punzo (NA), Réva Rémy (Parigi), Titta Rizzo (BS), Vinicio Saviantoni (RM), A. S. (MN), A. S. (VR), Luigi Serravalli (VR), Luciano Spazzì (BS), Guido Stella (BS), Roberto Tedoldi (BS), Giannetto Valzelli (BS), Aldo Za-gni (BS), Alberto Zaina (BS)

 

 

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